Randonner pour ralentir. Une marche sillonnant les km de sa vie.

C’était juste avant, juste avant ces moments de réclusion, avant l’isolement nécessaire, avant ce grand choc planétaire, avant de ralentir le temps. Il y a quelques années, je me suis offert un grand défi annuel, soit celui d’une évasion privilégiée, seul avec moi-même. Un moment exceptionnel de connexion avec le moment présent, la nature, le silence et ce qui est. L’objectif se pose lui-même chaque année, soit de parcourir le nombre de kilomètres équivalent à mon âge. C’est avec un peu de retard sur mon échéancier que j’ai enfilé mon sac à dos et mes crampons pour fouler la neige recouvrant ce sentier.

D’année en année, l’expérience n’est jamais la même. La première escapade était sous le soleil de juillet, à l’aube de mes 49 ans. J’avais parcouru un peu plus que l’objectif initial entre Chartierville et la ZEC Louise Gosford, située au bout du chemin Tout-de-joie. Je m’étais mis quelques km en poche pour le temps où j’en aurais besoin. L’année suivante marquait une foule d’apprentissages et plusieurs changements importants dans ma vie. J’avais choisi de longer le fleuve St-Laurent en septembre, partant de Cap Tourmente pour terminer à Petite-Rivière St-François. Un périple de plus de 50 km rehaussant l’importance de s’émerveiller et savourer le chemin parcourus au fil des années. Ce n’est pas dans la destination que se trouve la richesse, mais à chacun des pas marquant la distance. Encore une fois, j’avais mis quelques km en poche pour un moment que je ne connaissais pas encore.

Je retrouvais le point de terminaison de ma première édition (Accueil de la Zec Louise Gosford) afin de le repousser plus loin. Cette édition serait différente et disposerait d’un point central, un point de retour à chaque soir. Elle avait aussi un second objectif bien important : arrêter le temps, répondre à une question bien présente dans le fond de ma tasse à café, soit « Pourquoi suis-je ici? ». Un an, presque jour pour jour, avant ce départ, j’avais pris le sentier au même endroit, mais je n’étais pas parvenu à atteindre le 51e km. Par contre j’étais revenu de cette aventure plus connaissant de l’homme que j’étais à construire, déposant de nouveaux km dans mes poches pour le futur.

Il est midi, j’arrive au bureau d’accueil et on m’annonce que je serai le dernier à avoir accès aux chalets préalablement réservés. Les instances initient les toutes premières consignes de confinement. Je serai donc pleinement isolé pour 5 jours. Merci la vie. La température est en changement, le vent amorce sa course, gonfle son souffle. Je n’ai que 8 km à parcourir pour rejoindre ce lieu qui sera le mien pour quelques jours. Je ne me suis pas grandement questionné sur moi, mais davantage sur le peu d’effort investi sur ma mise en forme au cours des derniers mois. Dans un mélange de neige collant aux balises, de vents craquant les géants j’essaie de suivre le sentier qui s’efface. C’est en ce moment que je remarque mon impatience face à ce qui ne fonctionne pas comme je l’avais planifié. Mais c’est comme ça, bien incontrôlable, les lunettes pleines d’eau, il faut faire avec. J’atteins finalement le chalet porté par une énergie de résilience et la satisfaction du marcheur.

Chaque journée est organisée selon l’esprit du moment. À l’aide de la carte des sentiers, la curiosité des destinations et l’atteinte potentielle de points de vue des plus magistraux, j’attache mes bottes et foule la neige. Des pas entremêlés de réflexions, parfois sans grande valeur intellectuelle, parfois bien profonde. Mais le plus important c’est de vivre ce moment afin de remettre du son sur ma raison d’être, d’épurer des bruits de fond, de séparer les reliefs apprenants de ceux qui ne mènent nulle part, d’identifier si je suis toujours aligné sur mes grands rêves de vie.

D’un côté, j’ai atteint la frontière canado-américaine et tracé le projet d’une prochaine aventure, de l’autre, le sommet du mont Gosford. Entre ces extrémités je me suis amusé à découvrir le territoire, les zones de captation du réseau cellulaire et le calme du silence. La température printanière offre un service tout inclus, passant des rayons chauds du soleil à la pluie, de la neige poussée par le vent au froid nocturne. Je sillonne les sentiers, je lis, je mange et dors sans omettre de signaler que tout va bien au quotidien à mon amoureuse.

C’est dans l’expression de cette résilience que des facettes inexplorées de notre personnalité sont relevées, dans l’introspection que nous observons la corrélation entre nos gestes et notre intention, les leçons apprises et nos erreurs, nos jugements vs notre incompréhension. Ce que j’ai compris au fil de ces pas c’est que j’ai le droit de ne pas toujours être au sommet de mon art. Je dois me permettre de me poser tel un oiseau sur une branche afin de prendre de la perspective, d’observer et d’étirer mes ailes à nouveau. Que je suis riche d’amour, de valeurs et d’amitiés. Que je suis plus grand, par ce que j’ai semé chacun de mes gestes ! Que l’important dans la vie ce sont ces beaux humains qui ont croisé ma route, ceux qui y sont restés et ceux qui y sont depuis toujours. Chacun d’eux porte une part d’ange.

Cette année, je me suis permis d’aller chercher quelques kilomètres dans ma bourse de réserve, je me suis permis de faire quelques écarts et accepter que tout ne pouvait être comme je l’avais rigoureusement planifié. J’ai aussi accepté que je ne puisse contrôler chaque facette de ma personnalité en perspective d’atteindre mon objectif, mais de profiter des détours comme des points de vue supplémentaires. Mais, par-dessus tout, veiller à ma santé, ma forme physique et m’offrir des moments réguliers pour me recentrer puis me réaligner avec la raison d’être et mes rêves.

Je reviens chez moi dans un climat particulier et jamais vu. La planète s’arrête bien malgré elle. Le temps ralentit, la nature se régénère, les tourments tourbillonnent, les humains se questionnent, osent danser avec l’inquiétude. La tendresse envers nos proches est possiblement le plus grand remède qui soit. L’humanité choisira peut-être de construire son royaume une nouvelle fois à sa façon.

2 réponses à “Randonner pour ralentir. Une marche sillonnant les km de sa vie.”

  1. Avatar de Jean Rouillard
    Jean Rouillard

    C’est une belle aventure mais ça dû être très demandant de décider de le faire. Cependant le résultat final en fallait sûrement la peine, selon moi.
    Bravo pour cette réussite

    1. Avatar de enzo

      non

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