C’était un mardi matin. Novembre commençait à étirer ses bras sur la nature, l’amenant dans un ralentissement saisonnier. Presque toutes les feuilles s’étaient transformées en tapis craquants, le soleil ayant remisé sa chaleur estivale laissant ainsi le vent gonfler ses joues de fraicheur. Mais le temps lui, oui le temps, n’avait aucune envie de ralentir. Je ne sais pas pour vous, mais j’avais un besoin de changer de rythme pour le temps d’un moment. Certains appelleront cela un besoin de décrocher, de se débrancher du quotidien, de ralentir, de s’arrêter, de reprendre son souffle ou encore de s’aligner soi-même avec soi. Plus les semaines avançaient, plus il devenait nécessaire d’arrêter le temps, d’arrêter ce cercle d’énergie vicié.
J’ai donc pris la décision de partir de bon matin, avec mon sac à dos et le juste nécessaire pour deux jours, ce qui me mènerait au point de ravitaillement de mi-parcours afin de me permettre de compléter un parcours de 4 journées de marche seul avec mon meilleur ami, celui qui fut toujours présent lors de mes bons comme de mes mauvais coups. Je me suis donc invité moi-même avec toutes mes facettes devenues trop souvent incohérentes. Après quelques jours de préparation, de réorganisation et de compromis, ma planification me semblait raisonnable et réalisable. Comme dans toute entreprise, cette étape de planification est possiblement la plus importante, elle pose les balises de référence en vue d’arriver à ce qui est prévu. Certains impondérables sont parfois oubliés, négligés ou non considérés par manque de connaissance. Le plan était un bon plan et j’avais confiance de pouvoir négocier avec ces damnés impondérables.
Mon périple s’articulait autour de quelques objectifs personnels et professionnels bien précis : Ralentir le rythme pour mieux accélérer différemment à mon retour, honorer cet objectif de réaliser une randonnée cumulant le nombre de kilomètres équivalent à mon âge au moins une fois par an, me distancier de mon cellulaire et des réseaux sociaux, me recentrer afin de mettre en avant les valeurs et principes qui portent G2 Ascension Coaching, mon nouveau projet, mon entreprise. Ce qui n’était pas réellement prévu, c’est que j’allais encore une fois mettre à l’épreuve ma détermination, ma résilience et ma mobilisation interne afin d’atteindre les balises fixées par le plan. Je devrais négocier avec des impondérables non pondérés.
La journée est magnifique. Le temps semble déjà ouvert à l’instant du moment, ce moment présent. Terminant d’attacher mes bottes, je prends une grande inspiration, fébrile et souriant à la fois. Je m’assure que je n’ai rien oublié, puis le haillon se ferme et c’est parti. Mes talons frappent le sol l’un derrière l’autre, suivant mon ombre sur le sol. Je prends la route aujourd’hui, c’est une première que de réaliser cette marche dans un parcours comportant un pourcentage de route plus important que la portion parcourut en sentier. Je ne sais trop à quoi m’attendre. Mais je marche souriant et admiratif sur le chemin de « garnottes ». Juste le fait de m’accorder ce moment me semble libérateur, le fait de me donner cette permission de partir et mettre de côté mon agenda, c’est étrange. Entouré d’arbres, la montagne borde la route sur ma droite, elle semble m’accompagner. Elle me propose même quelques souvenirs en image et en sons. Je tente d’accueillir ce qui bouge en moi, mais le rythme est encore tellement trop rapide. Mon cerveau ne comprend pas trop que le projet aujourd’hui est de marcher et de contempler, à moins que ce ne soit moi qui ne saisisse pas quelque chose. Ralentir le temps, ce n’est pas si simple et si instantané, ça tourne vite à l’intérieur.
Cette première journée m’est apparue très importante dans ce parcours. Malgré mes bonnes intentions, je suis resté connecté à mon téléphone et ses artifices. Tantôt l’entrepreneur, tantôt l’ami, tantôt le père ou l’amoureux. Qu’est-ce qui pressait tant pour ne pas m’accorder toute mon attention? Je ne sais trop, mais intérieurement, je ne pouvais faire autrement, il fallait que je m’en occupe, tout de suite. Pourquoi, qu’est-ce qui pressait tant à traiter ces messages dans l’immédiat? Pourquoi ça tourne si vite? Quelles étaient ces constructions mentales qui portaient à mettre en importance et en urgence des éléments simples et parfois insignifiants imposant d’agir comme si un mammouth venait de se dresser devant moi, comme si la mer se déchainait autour de moi, comme si ma vie était menacée? En fait, il n’en est tellement rien, l’urgence s’incarne dans l’insignifiance de besoins bien artificiels. Ralentis un peu.
Après une belle nuit de sommeil, je m’éveille avec un paysage superbe avec vue sur le mont-Mégantic. Reprenant la route, je foule l’asphalte, les voitures passent, mes pensées tournent encore. Puis, l’immensité m’apparut au sommet d’une pente. La vue sur le déroulé du chemin d’un côté comme de l’autre me propose soudainement un paradoxe. M’offrir la chance d’être là, pour admirer ces panoramas contre cette difficulté à m’adapter à ce type de randonnée sur la route avec toute sa turbulence et jumelé au doute qui nait en moi. Après le courage d’avoir tout planifié et de m’être mis en marche venait le doute de ne pas réussir, de ne pas vivre l’expérience espérée m’habitait. J’ai marché plusieurs kilomètres en sa compagnie, il a tenté de me convaincre que l’idée était mauvaise, que je ne serais pas capable de terminer, que je devrais peut-être rebrousser chemin. Cependant, le rêveur en moi me présentait des paysages à couper le souffle, me laissait entendre le coq qui chantait et la vache qui lui répondait. Sans les réconcilier, j’ai poursuivi ma marche jusqu’à l’entrée du parc national. Le ralentissement commençait à se ressentir. Je l’ai donc écouté, m’assoyant quelques instants avant de prendre un sentier qui me permettrait de me laisser envelopper par la forêt, le seul sentier du parcours. Le SF9 en direction de la route 212. C’est à ce moment que le temps s’est arrêté et que tout est devenu possible. L’environnement agissait comme un agent relaxant sur moi. Les feuilles tombées camouflaient l’usure du sentier, les odeurs d’automne devenaient plus intenses, les ruisseaux s’embranchaient dans de petites cascades, les pas de chevreuils et les sautillements d’écureuils aiguisaient mes sens. C’est à ce moment que l’agenda et le téléphone sont tombés pour laisser place à l’être. Le temps avait ralentit et une cohérence émanait de cet environnement. Je me suis donc arrêté avec le temps pour le savourer.
La nuit fut froide et agitée, n’ayant aucune possibilité d’avoir un chaleureux plumard, j’ai opté pour un petit espace sur la terre d’un ami. Ayant anticipé la baisse du mercure, j’étais équipé d’un sac de couchage adéquat et de vêtements chauds. Je n’avais rien d’autre à faire, alors je me suis couché tôt dans le but de conserver ma chaleur et laisser mes pensées divaguer dans une danse animée et parfois brutale. Le matin s’est présenté sans chaleur ni réconfort alors je suis parti de bon matin afin de regagner cette route qui s’étendait à perte de vue. Ce qui semble parfois inatteignable n’est que perception. L’étendue de la route me démontrait une perspective d’éloignement insurmontable, pourtant, heure après heure j’avançais et j’atteignais un point de référence après l’autre. Rien n’était maintenant impossible, je marcherais 24 km aujourd’hui et je dormirais au chaud. Peu après midi, j’atteignais de chemin Cohoes qui m’offrirait une tout autre dimension visuelle avec ses vallons et ses paysages. Je suis donc entré dans un nouveau monde, dans un jeu de perspectives qui ressemble aux courbes de la gestion du changement, vous savez, celles qui nous présente l’objectif au loin dans un relief en apparence linéaire, mais qu’en réalité des vallons et des creux s’y cachent au gré du parcours. Les voitures passaient à mes côtés pour disparaître et réapparaitre plusieurs secondes plus tard, me laissant deviner que j’aurais à descendre et remonter une nouvelle courbe de résilience et d’apprentissage. Presque toutes ces baisseurs m’ont laissé découvrir de petits trésors : des ruisseaux frétillants, des petits chalets dignes d’apparaitre dans des films fantastiques, des espaces de paix et parfois même un banc pour m’y assoir. J’ai réalisé à ce moment-là, la chance que j’avais de pouvoir réaliser ce périple, de marcher autant, de pouvoir voir et ressentir ce qui était là. Comme le dirait un ami, j’ai eu beaucoup de gratitude envers la vie qui réalisait un travail fascinant à travers moi.
La clarté s’est levée sans les rayons chauds du soleil par ce dernier matin. En déjeunant je me suis rappelé la force de mon intuition au moment où, la veille, je me suis arrêté dans une entrée de cour afin de valider l’adresse de mon gite pour finalement constater que j’y étais, juste là, devant moi était accrochée la minuscule pancarte m’indiquant que j’étais rendu au pays des alpagas. Cette dernière journée tirait sur chacun des pas. Une certaine fatigue accompagnait le vent glacial qui s’était levé avec cette pluie frisant la neige des montagnes. Le sentier de raccourcit était fermé, il fallait donc poursuivre sur la route plus achalandée et surtout plus longue. Le rythme se créait tout en chantant tout en faisant face au vent et à la pluie. Le chemin devenait interminable, mais je me racontais des histoires pour me faire rire, je chantais pour m’encourager, je marchais pour avancer. J’étais aux bords d’un mélange de fatigue, de découragement, de courage et de désir d’accomplissement. C’est la plus grande distance parcourue en continu, une première en format routier. Je m’impressionne moi-même en ajoutant un pas derrière l’autre, puis un autre et un autre. Les points de jonction me semblent toujours trop loin, puis, finalement… J’ai rejoins cette petite route qui me mène à l’arrivée, j’arrive, je capote, l’euphorie qui s’était bien cachée en moi refait surface pour festoyer. Plus de fatigue, plus de doute, plus de remise en question. J’ai réussi.
En fait, ce parcours c’est comme un projet, le déroulé d’une expérience de notre vie, une épreuve qui nous apporte des défis et des apprentissages. Malgré toutes les difficultés que j’ai rencontrées, je me suis permis de les accueillir, de les affronter l’une après l’autre sans les comparer, de ne pas les amplifier, simplement en les prenant individuellement pour les vivre, de les ressentir, d’apprendre d’elles et finalement de miser sur mes ressources personnelles afin de remonter de l’autre côté. J’ai gagné à chaque reprise et j’ai grandement gagné dans le résultat global.
Bonne marche et beaux apprentissages!
Votre compagnon de marche.


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